CHAPITRE DIX-HUIT
Darius se porta volontaire pour rester dans la voiture et garder Maléfique pendant qu’Aphrodite et moi mangerions, ce qui dépassait les limites de ses fonctions.
— Il est beaucoup trop gentil pour toi, dis-je à Aphrodite.
Malgré l’heure tardive, il y avait encore du monde au fast-food. Nous prîmes place dans la file d’attente.
— Ça, c’est bien vrai !
— Quoi ? J’ai dû mal entendre !
— Tu crois que je ne sais pas que je suis horrible avec mes petits amis ? Je t’en prie, je suis égoïste, pas stupide ! Darius se lassera vite de mon sale caractère. Je le larguerai juste avant, mais au moins on aura eu du bon temps.
— Il ne t’est pas venu à l’idée d’être sympa, cette fois, et de le traiter correctement ?
— Elle croisa mon regard.
— À vrai dire, j’y ai pensé, et j’envisage de m’améliorer. Tu te rends compte ? Elle m’a choisie ! dit-elle, songeuse, après une courte pause.
— Qui ça ?
— Maléfique.
— Oui, aucun doute là-dessus. Mais il n’y a pas de quoi en faire en plat ! Les chats choisissent leur novice, ou parfois leur vampire. Presque tous les vampires en ont un et...
Soudain, je compris pourquoi cela l’émouvait tant.
— Ça me donne l’impression d être à ma place, mur-mura-t-elle. D’une certaine manière, j’appartiens toujours à...
— Elle se mit à parler si bas que je dus me pencher vers elle pour l’entendre.
— J’appartiens toujours au monde des vampires.
— C’est évident ! Tu fais partie des Filles de la Nuit. Tu fais partie de l’école. Et, surtout, tu fais partie des élus de Nyx.
— Depuis que c’est arrivé, continua-t-elle en passant la main sur son front dépourvu de tatouages de novice, j’ai le sentiment de ne plus avoir ma place nulle part. Et Maléfique est en train de changer ça.
— Hum..., fis-je, étonnée par sa sincérité.
Elle se reprit, haussa les épaules et, fidèle à elle-même, ajouta :
— Enfin, ma vie craint toujours ! Et cette bouffe grasse et bon marché est la goutte d’eau qui fait déborder le vase.
— Hé, un peu de graisse, c’est bon pour les cheveux et les ongles, dis-je en lui donnant un coup d’épaule. Qu’est-ce que tu veux manger ?
— Je peux avoir un truc light ?
— Tu rigoles ? Il n’y a rien de light ici.
— Ils ont du soda light.
— Pas pour toi, déclarai-je en regardant son jean taille 34.
— Une fois servies, nous trouvâmes une table à peu près propre, et je me jetai sur mon burger au poulet et mes frites recouvertes de ketchup. Après plusieurs mois de cuisine diététique excellente à la Maison de la Nuit, mes papilles avaient besoin d’une bonne dose de nourriture malsaine.
— Bon, dis-je entre deux bouchées, Lucie et moi avons parlé.
— Oui, il me semblait bien avoir entendu son accent inimitable, fit Aphrodite avec une grimace de dégoût.
Elle me regarda dévorer mon plat avant de lâcher :
— Je n’arrive pas à croire que nous soyons amies... Cela prouve que je traverse une période de crise. Mais passons... Comment vont Lucie et sa ménagerie ?
— En fait, elle n’a pas beaucoup parlé d’elle, ni des autres, répondis-je, ne voulant pas lui révéler qu’elle avait avoué ne plus se sentir elle-même.
— Dans ce cas, je suppose que vous avez parlé de Stark.
— Oui. Les nouvelles ne sont pas bonnes.
— Ça, je le sais. Il est mort. Ou mort vivant. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas génial. Combien de temps faut-il pour ressusciter, d’après elle ? Devra-t-on attendre qu’il se décompose pour être certaines qu’il ne se réveillera pas ?
— Ne parle pas de lui comme ça !
— Désolée. J’oublie tout le temps qu’il y avait un truc entre vous. Alors, qu’a dit Lucie ?
— Malheureusement, elle n’a pas pu me donner beaucoup de détails. Ses souvenirs sont très vagues. Elle nous conseille de voler son corps et, s’il se réveille, de le nourrir immédiatement.
— Le nourrir ? Avec des frites et un burger, ou avec du sang ?
— À ton avis ?
— Oh, berk. Je sais que tu en raffoles, mais moi, ça ne dégoûte.
— Moi aussi, ça me dégoûte, mais on ne peut nier Le pouvoir du sang, admis-je, mal à Taise.
Elle me contempla un moment.
— Tu ne t’en sortiras pas comme ça ! protesta-t-elle. Je veux des détails.
— C’est très agréable. Mais ce que ça provoque n’est pas toujours bon, répondis-je en pensant à Heath. Bref, il faut que je trouve un moyen de cacher le corps de Stark jusqu’à ce qu’il se réveille. Ensuite, nous le nourrirons...
— Hé ! Tu veux dire que tu le nourriras. Pas question qu’il me morde !
— Oui, je m’en chargerai.
C’était une perspective très excitante, mais je n’avais pas l’intention de l’avouer à Aphrodite.
— Seulement, je ne sais pas comment voler son corps, ni où le cacher.
— Cela va être d’autant plus difficile que Neferet doit le tenir à l’œil.
Je bus une longue gorgée de soda en réfléchissant, soudain, Aphrodite se tapa le front.
— Je sais ! Ce qu’il te faut, c’est une mini caméra de surveillance !
— Hein ?
— Oui, une de celles que les bonnes femmes pleines aux as utilisent pour regarder dormir leurs précieux rejetons quand elles vont s’envoyer des martinis au country-club à onze heures du matin.
— Nous ne venons décidément pas du même monde !
— Merci ! Sans rire, une caméra ferait l’affaire. Je peux en acheter une. Jack s’y connaît en électronique, non ?
— Oui, je crois.
— Il l’installerait à la morgue, et toi, tu garderais le moniteur dans ta chambre. Ou non, attends, j’achèterais un moniteur portable que tu aurais toujours avec toi.
— Excellent ! Cela me faisait flipper de devoir mettre Stark dans mon placard.
— Berk.
Nous mangeâmes en silence pendant un moment, puis Aphrodite reprit la parole.
— Qu’est-ce que la péquenaude t’a appris d’autre ?
— À vrai dire, on a parlé de toi.
— De moi ? fit-elle en plissant les yeux.
— Oh, juste un peu. Nous avons surtout parlé du rituel de demain, auquel elle va participer.
— Laisse-moi deviner : elle va se cacher derrière moi pour invoquer la terre à ma place, ni vu ni connu ?
— Pas exactement. En fait, elle sera dans le cercle.
— Face à tout le monde ?
— Oui.
— Tu plaisantes, n’est-ce pas ?
— Non.
— Elle veut bien le faire ?
— Oui, dis-je avec une assurance feinte. Aphrodite hocha lentement la tête.
— Je comprends, tu comptes sur Shekinah pour sauver tes fesses.
— Nos fesses. À savoir les tiennes, les miennes, celles de Lucie et des novices rouges, et celles de Stark – s’il ressuscite. Quand tout le monde aura découvert leur existence, Neferet ne pourra plus se servir d’eux pour mener à bien ses plans diaboliques.
— On se croirait dans un film de série B.
— Ça paraît peut-être débile, mais ça ne l’est pas. Je suis très sérieuse. Et on a intérêt à l’être tous. Neferet est redoutable. Elle a essayé de livrer une guerre contre les humains, et à mon avis elle n’a pas dit son dernier mot. Et puis, ajoutai-je après une hésitation, j’ai un mauvais pressentiment.
— Purée ! Quel genre ?
— Au sujet de Neferet. Depuis que Nyx nous est apparue, je n’arrive pas à m’en débarrasser.
— Zoey, je t’en prie. Cela fait des mois que tu as un mauvais pressentiment au sujet de Neferet.
— Cette fois, c’est pire. Lucie le sent elle aussi. Et, depuis que j’ai été attaquée, la nuit me fait peur.
— Zoey, nous sommes des créatures de la nuit ! Comment peut-elle t’effrayer ?
— Je ne sais pas ! J’ai sans cesse l’impression que quelque chose m’observe. Pas toi ? Tu ne captes pas d’ondes néfastes ?
— Non, je suis trop préoccupée par mes problèmes personnels.
Si j’avais eu les mains libres, je l’aurais étranglée.
— Qu’est-ce que tu peux être égoïste ! C’est important, quand même !
Je baissai la voix.
— Tu as eu deux visions dans lesquelles je me faisais tuer, et une au moins impliquait Neferet.
— Oui, et cela explique sans doute que tu aies ce pressentiment à son sujet.
— Je suis sûre qu’il y a plus que ça ! Il s’est passé énormément de choses ces derniers mois, pourtant je n’ai jamais eu peur à ce point.
Un rire familier me fit taire. Je levai les yeux et eus l’impression qu’on me donnait un coup de poing dans le ventre.
Heath !
Il portait un plateau chargé de son menu favori (numéro 3, avec une grande frite), ainsi que d’un menu pour enfant. (C’est ce que les filles choisissent quand elles ont un rendez-vous, pour faire croire qu’elles ne mangent pas beaucoup, quitte à vider le réfrigérateur une fois rentrées chez elles.) Celle qui l’accompagnait avait plongé la main dans la poche avant du jean de Heath, et essayait d’y fourrer une liasse de billets en pouffant ! Comme il est très chatouilleux, il riait comme un imbécile. Il était terriblement pâle et avait des cernes bleus sous les yeux.
— Que se passe-t-il ? demanda Aphrodite.
Comme je restais plantée là sans répondre, elle se retourna.
— Hé ! Ce n’est pas ton ancien petit ami humain ? Comment il s’appelle, déjà ?
— Heath, soufflai-je.
Il se produisit alors quelque chose d’incroyable. Nous étions chacun à un bout de la salle, il ne pouvait pas n’avoir entendue, et pourtant, au moment où je prononçais son nom, il releva la tête, et il m’aperçut aussitôt. Son rire s’éteignit. Il frémit, comme si ma vision lui causait une souffrance physique. La fille cessa de jouer avec sa poche. Elle suivit son regard et, quand elle me vit, elle écarquilla les yeux. Heath lui parla à l’oreille ; elle hocha la tête, prit le plateau et alla s’asseoir aussi loin de nous que possible. Il s’approcha le moi lentement.
— Bonjour, Zoey, dit-il d’une voix tendue.
— Bonjour, réussis-je à répondre.
Mes lèvres étaient figées, et j’avais chaud et froid en même temps.
— Tu vas bien ? demanda-t-il avec calme, ce qui lui donna l’air d’avoir beaucoup plus que dix-huit ans.
— Je vais bien.
Il relâcha son souffle, comme s’il l’avait retenu pendant des jours.
— Il s’est passé quelque chose l’autre nuit..., commença-t-il.
Il s’interrompit et regarda Aphrodite avec insistance.
— Oh, Heath, je te présente Aphrodite, ma... euh... mon amie de la Maison de la Nuit, bredouillai-je.
Heath me fixa d’un air interrogateur. Comme je ne disais rien, Aphrodite soupira et lui lança, de son ton sarcastique habituel :
— Ce qui signifie que tu peux évoquer l’Empreinte et des trucs comme ça.
Elle se tourna vers moi.
— Il peut parler devant moi, n’est-ce pas, Zoey ? J’étais toujours incapable de proférer un mot. Aphrodite haussa les épaules. À moins que tu ne préfères t’entretenir avec lui en privé. Ça ne me dérange pas. Je vais t’attendre dans la voiture et...
— Non, reste. Heath, tu peux parler librement, dis-je, réussissant enfin à forcer le barrage que la douleur avait formé au fond de ma gorge.
Heath détourna le regard, mais j’eus le temps de voir la déception dans ses yeux marron clair.
Tant pis ; je ne voulais pas rester seule avec lui et sa souffrance. Pas si peu de temps après avoir perdu Loren, Erik et Stark. Je n’aurais pas supporté de l’entendre me dire qu’il me détestait et qu’il regrettait que nous ayons été ensemble. Il ne se permettrait pas cela devant Aphrodite. Je le connaissais. Contrairement à Erik, il ne m’insulterait pas en public et ne me ferait pas de scène. Ses parents l’avaient bien élevé. C’était un vrai gentleman, et il le resterait.
Lorsqu’il reposa les yeux sur moi, ils étaient de nouveau sans expression.
— D’accord. Comme je le disais, il s’est passé quelque chose l’autre nuit. Je pense que notre Empreinte s’est brisée.
J’acquiesçai en silence.
— Pour de bon ? poursuivit-il.
— Oui.
— Comment ? J’inspirai profondément.
— J ai imprimé avec quelqu’un d’autre.
Il releva brusquement la tête, comme si je l’avais giflé.
— Un autre humain ?
— Non !
Il serra les mâchoires.
— Alors c’est ce novice dont tu m’as parlé ? Cet Erik ?
— Non, dis-je doucement.
Cette fois, il ne fit aucun effort pour dissimuler sa peine.
— Il y a encore quelqu’un d’autre ?
J’ouvris la bouche pour lui dire qu’il y avait eu quelqu’un d’autre, et que tout cela avait été une énorme erreur, mais il ne me laissa pas parler.
— Tu l’as fait avec lui !
— Ce n’était pas une question, mais j’acquiesçai. Il le savait déjà. Bien sûr. Notre Empreinte avait été très forte ; il avait deviné qu’il s’était produit quelque chose le grave.
— Comment as-tu pu, Zoey ? Comment as-tu pu ne faire ça, à moi ? À nous ?
— Je suis désolée, Heath. Je ne voulais pas te faire le mal. J’ai juste...
— Garde tes explications ! s’écria-t-il. Je t’aime depuis l’école primaire. Que tu sois avec quelqu’un d’autre, ça me fait forcément du mal !
— Toi aussi, tu es avec quelqu’un d’autre ce soir intervint Aphrodite.
Heath la foudroya du regard.
— J’ai laissé une amie me convaincre de sortir de chez moi pour la première fois depuis des jours. Une amie, répéta-t-il en se tournant vers moi, et je remarquai alors à quel point il tremblait. C’est Casey Young tu te souviens d’elle ? C’était aussi ton amie, autrefois,
Je jetai un coup d’œil vers la table où Casey était assise, toute seule, l’air très mal à l’aise. Maintenant, je reconnaissais ses épais cheveux acajou, ses jolis yeux couleur miel et ses taches de rousseur. Heath avait raison : nous avions été amies. Pas les meilleures amies du monde, comme Kayla et moi, mais nous avions traîné ensemble. Heath l’avait toujours traitée comme une petite sœur. Je n’avais jamais ressenti d’ondes du genre : « Je veux te piquer ton copain » émanant d’elle – ce qui n’avait pas été le cas avec Kayla, ma soi-disant meilleure amie. Casey vit que je la regardais. D’un geste hésitant, elle agita la main. Je lui rendis son salut.
— Sais-tu ce qui arrive aux humains quand l’Empreinte se brise ? demanda sèchement Heath.
— Cela... cela les fait souffrir.
— Souffrir ? Tu te fous de moi, Zoey ! D’abord, j’ai cru que tu étais morte. Et j’ai voulu mourir. D’ailleurs, une partie de moi est morte à ce moment-là.
— Heath, murmurai-je, bouleversée par ce que j’avais provoqué. Je suis tellement...
Mais il n’avait pas terminé.
— Puis j’ai compris que tu n’étais pas morte, car je ressentais ce que tu éprouvais dans ses bras, dit-il en grimaçant. Après, je n’ai plus rien senti, à part un énorme trou à l’âme, là où tu avais été, toi. J’ai mal tout le temps, Zoey. Chaque jour.
Il ferma les yeux et secoua la tête.
— Tu ne m’as même pas appelé.
— J’avais l’intention de le faire, dis-je, malheureuse.
— Oh, c’est vrai, tu m’as envoyé un texto ce matin. Merci beaucoup ! fit-il d’un ton sarcastique.
— Heath, je voulais te parler. Mais je n’y arrivais pas. J étais...
Je me tus un instant, essayant de trouver un moyen de lui expliquer ce qui s’était passé avec Loren en quelques phrases. Mais c’était impossible.
— Je suis désolée.
— Les excuses, ça ne suffit pas, Zo. Pas cette fois. Pas pour ça. Tu te rappelles quand tu as prétendu que je ne t’aimais pas et que je ne te désirais qu’à cause de notre Empreinte ?
— Oui.
Je me préparai à entendre la vérité : qu’il ne m’avait jamais vraiment aimée et désirée, qu’il était content d’être débarrassé de moi et de notre Empreinte stupide et douloureuse.
— Eh bien, tu avais tort. Je suis tombé amoureux de toi à l’école primaire. Aujourd’hui, je t’aime encore, et je te désire. Je t’aimerai sans doute toujours, lâcha-t-il, les yeux brillant de larmes. Mais je ne veux plus jamais te revoir. T’aimer me fait trop souffrir, Zoey.
Il pivota sur ses talons et alla lentement rejoindre Casey. Elle lui dit quelque chose, trop bas pour que je puisse l’entendre. Sans me jeter un regard, elle glissa son bras sous le sien, et ils partirent tous les deux.
C’est ainsi que Heath sortit de ma vie.